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: Aimer la vie ma nièce

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Aimer la vie ma nièce
publié par thanh on Dim 05 of Mai, 2024 [07:09 UTC]
Hier Kikou. Arrive à la gare avec un cabas chargé de fleurs et de baguettes, la voyageuse déjà âgée s'extasie sur la gentillesse de ma nièce. Nous rions déjà. La journée se déroule fluide, intense, les échanges profonds puis légers, on fait des courses. Je me sens vivante, gaie, je rie et vibre avec elle et Manouche qui joue à cache-cache tandis que je replante les lis.

Toute la journée ensemble, un soleil, rayons du coeur.

On parle, on rie, je lui partage tout ce qui m'habite, l'Indochine, la décolonisation, la mémoire au fond du lac. Sandrine et moi. La guérison par les émotions, le limbique et les traumas, comment tout ça marche. Hahusseau Yasmine le bouquin. Ce qui s'est passé depuis la mort de mon père, fouille performative dans mon limbique. Le lien avec Dan, Phong et ce qui nous rattrape.

Elle me parle de ses nouvelles envolées. Car elle s'envole. Après avoir affûté ô combien son esprit (études, philo, littérature, musique, violoncelle, la Chaise Dieu enfant), exploré la sexualité avec entièreté et curiosité (Mathys, Hedde, amourettes de passage, elle ne s'interdit rien), dépassé et peut-être même transcendé les violences de son enfance (François à la dérive, sa mère qui encaisse et Dan qui doit immobiliser son fils de force). Maintenant elle fonce et plonge dans les MMA et le Jiu-Jitsu (comme Arthur !). Après l'alarme qu'a constitué la Bolivie pour elle, elle a décidé d'affûter son corps, de retrouver l'animalité, la puissance naturelle qui sommeille en nous, pour pallier ses "désavantages" (1.56 m, 48 kilos qui sont à sa grande fierté devenus 53 kilos de muscles). Et c'est vrai, elle s'est musclée, épaules, taille et abdos fermes, forme en V ou X. Et surtout il émane d'elle une force tranquille. Son corps reste doux, sans ces formes anguleuses des gens qui font trop de sport. Esprit affûté dans un corps puissant mais doux = élégance du félin tendre.

Et moi là-dedans ? De mes recherches sur l'Indochine, la décolonisation, le besoin de re-member, avec en terreau de fond le travail avec Hahusseau mais aussi Yasmine, le bouquin, et la transformation en moi, et par ricochet sur notre relation, et sur Sandrine (cf Miguel)... je sens qu'une nouvelle Thanh émerge. Encore une de plus ? Non. Libérée de mes plus profondes entraves, je me sens différente, confiante en la vie, enfin. La boulimie m'avait sauvée puis enfermée pendant 35 ans. L'alcool a été l'étape suivante, l'affronter me donne les clés et l'impulsion pour plonger en profondeur à la recherche des racines du mal qui "taint" mon potentiel, lui donnent un goût de Jeu pas Je, effort pour être, toujours en représentation.

Balance, caméléon, chuoi. je comprends le viet de base, le parle tant bien que mal. je n'en ai plus honte maintenant, après avoir repoussé ces racines au loin, les avoir enterrées sous des couches épaisses de mascara social, de rayonnement sur la scène du pouvoir économique puis sociétal, pour éviter de me regarder en face. Oui, je suis jaune chez les Blancs. La plupart vivent dans les tours du 13°, moi et ma famille avons vécu hors classe, magnifiant la différence. Grand-père et son récit illustre, Grand-mère en Ao Dai, tout ce qu'elle a bâti et fait pour les Vietnamiens, tous les deux en exil. Mais qu'éprouvaient-ils en vrai ? Que penser de la période mars-septembre 1945 où GP a été ministre sous Bao Dai, cet empereur de casino, marionnette des Français grotesque avec ses lunettes noires. Oui, GP a mis en place le système scolaire qui a libéré les esprits, créée le dictionnaire scientifique, les stèles etc etc. Mais il y a eu 2 millions de morts de famine cette année là, et les Japs ont torturé, ce n'étaient pas des enfants de choeur... GP détestait les coco qu'il jugeait incultes. Mais que pensait-il alors de la victoire de Ho Chi Minh et des Viet Minh, qui ont conquis l'indépendance avec l'appui de la Chine et de la Russie, contre les Français puis les US ?
Une clé c'est qu'il a été envoyé par Ho Chi Minh à Dalat en 1946 pour négocier avec Sainteny, alors que Ho tentait de faire la même chose à Fontainebleau. Echec comme on le sait, du fait du général De Lattre, autrefois héros de la 2° guerre, qui décide de son propre chef d'autonomiser (et d'annexer à l'UIF) la Cochinchine... Une autre clé, c'est l'histoire de GM qui donnait de la morphine aux blessés Viet minh qui se cachaient dans les combles pendant qu'elle tenait la dragée haute aux officiers français en leur offrant des cosmétiques pour leurs épouses...

Comme Alix, je sens que je dois enquêter là-dessus. Plonger dans les classeurs et courriers de GP et qui sont encore dans l'armoire à Orsay - pour ce que je pourrai déchiffrer en français.

Certainement que GP et GM, eux aussi, ont pratiqué le silence auprès de nous, et de nos parents, sur cette phase de l'histoire car trop douloureuse. Ils ont dû tout abandonner en 1950, emportant avec eux la nostalgie d'un Vietnam qu'ils ont aimé et tenté de développer. Qu'ont-ils ressenti pendant la 2° guerre de colonisation, cette fois avec les US, le napalm et l'agent orange ??? Qu'ont-ils fait pour aider leur famille restée là-bas ?
Je devine à travers les envois de médicaments de GM après 1975 qu'il y avait un espoir immense, ce que Thérèse Ky me raconte si bien. Il faut que j'aille la revoir elle aussi.

Comme Alix, m'engager dans un travail de recherche, pour comprendre ce qui s'est joué entre 1945 et 50, puis 1950 et 1975, puis de 1975 à leur mort. En quoi cela me concerne-t-il ? Et qu'est-ce que cela veut dire pour moi ?

Comme Alix, et Viet Thanh Nguyen, peut-être la Mémoire au fond du Lac est là. Et qu'elle ouvre une petite armoire secrète en moi, celle qui explique les peurs, tristesses, combats illusoires, que j'ai menés depuis mon enfance, ainsi que mes parents. Zéro bis et maman, broyés par un rouleau compresseur invisible, celui de l'histoire qui a fait de mes GP des héros pour les autres, mais qui a empêché ma famille d'être tout bêtement une famille. Simple, vivant comme tout le monde, acceptant d'être ordinaire.

Être ordinaire pour moi, ce serait commencer par reconnaître et accepter ma peau, ce que je suis, une asiatique. Et tenter d'exister ainsi, nue, sans mes apparats. Racisme, négation par le haut, GM en ao dai, GP brillant. Ce serait donc ça l'origine de tout, boulimie, addictions, holisme en tout ...?

Comprendre pour faire la paix en soi, avec les autres. Com-passion part de com-préhension. Cette nostalgie vietnamienne qui transfigure tous les récits, les musiques du 20° siècle, culture de dis-placed, dis-membered. "Le prénom commence par #2 car il y a toujours quelqu'un qu'on a laissé là-bas, un amour, un enfant, un parent."

Écrire sur l'exil, la culture de l'exil qui se transmet à notre insu dans les gestes du quotidien, une cuisine, un accent, une peur, une manière de se dépasser encore et toujours car sentiment de ne jamais être à sa place. Cette histoire risque d'être celle du 21° siècle, avec ses millions - en fait milliards - de gens déplacés. Cf Ernaux et "la place" - la place de qui, où et qui définit ce qu'est la "juste place" ? Elle écrit pour "venger sa race", celle des petites gens de province égarés au bistro ou dans l'épicerie. Mais que dire des exilés de cette société à l'époque ? Les guerres en Europe ont fait des millions de déplacés depuis combien de siècles ? Ainsi la famille de Sand a été déplacée, cf cette histoire de pont détruit, Eliane et Mireille qui dormaient au pied du sépulcre et ont fui pieds nus...

Le thème, la source, le mal-être qui traverse tous ces récits c'est la douleur et le trauma d'avoir été DIS-PLACED. Plus que déplacés de leur lieu de vie (ça on peut toujours se replanter ailleurs, s'il y a du CARE, comme Kim Thuy qui se compare à une petite fleur transportée dans un pot de terre par ses parents à la chute de Saïgon), c'est la douleur de se sentir déplacés partout. Jamais à sa place. Pas acclimaté ou plutôt trop, sous forme de caméléon apatride, qui ne revendique pas ses droits par peur des représailles de l'occupant. DIS-PLACED ou SANS PLACE ? Quelle est la bonne place ?

Décoloniser les esprits c'est reconnaître ce trauma originel pour le dépasser. Dépasser le dis-placement pour re-member se re-membrer. Accueillir la vie libre et sans ancrage sclérosant, qui nous enferme dans la nostalgie d'un passé limbique révolu. Capable de larguer les amarres quand on en a envie pour dire oui à la vie. Ce que font les jeunes comme Claire. Ce que je m'efforce de faire avec Sand, ma Sand qui a fui l'héritage des siens pour aller en Afrique chercher d'autres éclairages.
Se libérer des attaches d'un passé qui entrave, tout avoir en soi, avec soi, confiance dans la vie, nomade, fluide. Voyager en restant soi, s'enrichir de chaque nouveau terrain.

Aimer la vie, merci Sand, Claire. Nadine. Manouche. Merci la vie. Bonjour Huong.

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Des abeilles et des hommes
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