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Résistances au changement


1. L'intelligence collective, de la poudre aux yeux ?

L'intelligence collective existe-t-elle dans la réalité ? Comment le plus grand nombre pourrait-il y contribuer ?
 

Réalités et enjeux

L'intelligence collective caractérise les comportements de groupe grâce auxquels le tout est plus que la somme des parties. Si on l'observe dans certaines sociétés animales ou dans de petits collectifs humains, l'intelligence collective à grande échelle, dite globale, n'a été observée que dans le cas du logiciel libre, dans le monde associatif, scientifique, artistique, ou l'éducation. Les chercheurs en ont identifié les clés (voir clés de l'IC).
Wikipedia en est l'exemple le plus emblématique. 7° site le plus visité au monde, il ne tourne pourtant qu'avec une poignée de salariés (ils étaient 7 en 2008 et seraient une quinzaine aujourd'hui). Le succès de Wikipedia repose sur un écosystème dynamique du savoir. Une faune de bénévoles – wiki-pompiers, éditeurs, administrateurs, stewards – gère les contributions selon des règles précises. Wikipedia n'est pas un gros livre sur Internet, mais un processus dans lequel la vérité est remplacée par la vérifiabilité. Malgré les nombreuses attaques dont elle a fait l'objet, sa fiabilité n'est plus remise en cause.
Dans le système économique et politique actuel, l'intelligence n'est pas collective, mais pyramidale : le chef "fait descendre" le savoir vers les sous-chefs, et ainsi de suite. Cette forme d'intelligence prévaut dans les environnements stables où l'ordre et la structure permettent d'apporter une réponse efficace à un problème bien précis. Dans des situations complexes1 ou changeant rapidement, seule l'intelligence collective globale, fondée sur la diversité des contributions d'une multitude d'agents autonomes et décentralisés, permet d'apporter des solutions à la hauteur des enjeux2.
Dans un système devenu mortifère en moins de 50 ans, l'approche pyramidale ne peut résoudre les problèmes qu'elle a contribué à créer. C'est pourquoi le durable est indissociable d'une intelligence collective contributive et ascendante à grande échelle.

L'intelligence collective en danger ?

Formidable vecteur d'intelligence collective, le Web 2 a engendré en quelques années une explosion des contributions des internautes. Wikis, blogs, forums, sites de partage de photos ou de vidéos... Les modèles collaboratifs ont envahi notre quotidien.
Parallèlement, le capitalisme a été prompt à muter. Après avoir ravagé le marché de l'immobilier et celui des matières premières en 20083, il a jeté son dévolu sur nos biens les plus précieux, à savoir la connaissance et l'accès au savoir. L'archétype en est Google, qui, fort de ses 90 % de part de marché, monopolise les informations laissées par les internautes lors de leur passage sur le Net. En moins de 8 ans, sa valorisation boursière a dépassé les 160 milliards de $.
L'enjeu pour les titans d'un capitalisme devenu cognitif est de s'approprier la manne de l'intelligence collective des internautes en les capturant dès leur arrivée sur le Net. C'est pourquoi Google offre une nébuleuse de services gratuits en ligne4, tandis que les fabricants multiplient les offres de portables ou de tablettes (pads) aussi flamboyants qu'éphémères à des prix dérisoires.
Face aux appétits d'un capitalisme sans foi ni loi, seuls l'émancipation intellectuelle et le recours aux principes du libre peuvent nous permettre de construire notre intelligence collective et d'en préserver l'intégrité.

2. La culture peut-elle nous sauver ?

Face à ces risques de dérive, la culture peut-elle constituer un rempart, ou à l'inverse sa marchandisation être un facteur d'aggravation ? Peut-on inventer une culture du durable ?

Contagion des idées et processus culturel

En 1890, Gabriel Tarde a posé l'idée que la culture était un phénomène d'imitation. Un siècle plus tard, Richard Dawkins a enfoncé le clou avec sa théorie des mèmes. Dan Sperber a enrichi cette théorie en proposant d'objectiver le fait culturel par la combinaison de deux disciplines : l'épidémiologie et les sciences cognitives. Cette approche permet de décoder les phénomènes de contagion des idées.
Storytelling des politiques ou des marques, succès de YouTube, la contagion des idées sévit aujourd'hui à l'échelle de la planète. La chute de la dictature tunisienne ou égyptienne en est une autre illustration, allant dans le sens d'un Internet émancipateur.
Faut-il s'en inquiéter ? Le fait est qu'à l'heure du Web 2 et de la mondialisation des médias, les mécanismes de contagion des idées sont d'une puissance redoutable. Pour promouvoir le durable, il serait naïf de les ignorer. D'où l'idée de rendre viraux les projets qui ont fonctionné, afin de propager les savoirs accumulés par l'expérience et réécrire le code source d'une nouvelle société.

Cellules souches du changement

Les cellules souches du libre et durable sont un élément indispensable pour que la contagion des idées se fasse à bon escient, et à grande échelle.
En biologie, les cellules souches sont programmées pour reproduire indéfiniment le même type de cellules afin de remplacer celles qui meurent naturellement ou après un accident (celles du sang, de la peau...). Par analogie, nous avons conçu nos projets pilotes dès l'origine pour en faire des cellules souches du changement, dans lesquelles les connaissances sont contribuées in vivo par les acteurs selon un processus apprenant. L'un des buts de chaque expérimentation était d'en écrire les codes sources – c'est-à-dire de documenter les résultats et méthodes de manière transparente, contextualisée et objectivée – afin de les rendre librement réutilisables par d'autres.
Porteuses d'un nouvel ADN, ces cellules souches produisent les codes sources d'une société libre et durable (voir les exemples de Bedzed et de Loos-en-Gohelle).

3. Le changement n'est-il pas trop lent ?

Évidemment ! Mais faut-il pour autant ne rien faire ?
Plusieurs éléments montrent que des changements d'échelle pourraient se produire très rapidement. Les signes se multiplient, y compris dans le domaine des médias grand public.

Des modes de vie désirables

Les gens se tournent majoritairement vers des modes de vie durables pour des raisons de santé, de moyens ou de pénurie des ressources8. L'exemplarité, le désir, le jeu peuvent accélérer la transition. Les psychologues ont depuis longtemps montré que le changement passe par un désir de mieux-être et non par la culpabilisation. Les tentatives infructueuses pour arrêter le tabac ou suivre des régimes le prouvent amplement.
Les pionniers de Bedzed prouvent ainsi qu'il est possible de vivre avec une empreinte réduite des 2/3 sans retourner à l'âge de pierre. Leur objectif était de « faire en sorte que l'adoption de modes de vie durables soit simple et attrayante ». Leur succès a permis d'enclencher le programme One Planet Living qui opère un changement d'échelle spectaculaire – on est passé de 82 logements durables à plusieurs centaines de milliers dans le monde en quelques années. Ces projets10 prouvent que l'on peut drastiquement réduire la facture en combinant de manière intelligente, et plaisante, les actions micro (désirs individuels) et macro (design de territoire).
La montée de la consommation collaborative va aussi dans ce sens. Après eBay et Craig List, on voit se multiplier les échanges de maison le temps des vacances, les prêts de voitures en P2P11, les nuitées chez l'habitant ou les enchères groupées sur Internet... D'après les experts, les gens le font pour des raisons économiques – louer et partager coûte bien moins cher que d'acheter – mais aussi parce qu'ils sont "gavés" de surconsommation, et qu'ils apprécient le lien humain qu'il leur faut établir autour d'une transaction en P2P.

Processus de changement et point de rupture

Les sociologues ont démontré que l'innovation était un processus social, caractérisé par des effets de contagion et des seuils de rupture. De fait, les inventions inconnues sont innombrables, tandis que les rares qui percent deviennent des innovations.
Le schéma ci-joint a souvent été utilisé pour décrire le mécanisme (Everett Roger 1962)) : 2 à 5% de trangresseurs osent les premiers essayer les nouveautés, suivis de 10 à 15% de early adopters, qui en leur emboîtant le pas font basculer le marché. On parle aussi du tipping point pour qualifier ce moment où la nouveauté fait boule de neige et entre dans la norme, l'invention gagnant alors le statut d'innovation.
La clé serait donc de toucher ces 2 à 15% – les hacker ou proams des modes de vie – qui permettraient de basculer dans un «mieux vivre autrement».
Où en sommes-nous ? Les hacker sont peu nombreux, mais leur activité touche déjà plus de 5% du marché (la part de marché de Linux est estimée à 5%, celle de Firefox à plus de 50%). Les alter et l'ESS (économie sociale et solidaire, on estime que le bio touche 2% du marché alimentaire) représentent quelques % du volume marchand. Combinés, le libre et le durable dépassent sans doute la barre des 5% en termes de volume d'activité ou de nombre d'acteurs.
Et le reste ? Il y aurait au moins 30% de proams et 15 % de créatifs culturels dans les pays riches. La tendance se renforce avec les jeunes qui ne veulent pas être victimes d'un système qui ne leur laisse aucune place. 85% des jeunes de 15 à 35 ans ne font plus confiance aux entreprises et aux politiques et préfèrent se référer aux ONG ou aux scientifiques. Universités du Temps Libre, Cafés Philo, Fêtes des sciences citoyennes, les initiatives se multiplient et témoignent de ces nouvelles formes de partage des savoirs. Ces sensibilités relèvent d'un «individualisme éclairé» : non encartés, désireux de conserver leur autonomie et leur libre arbitre, ces individus peuvent se mobiliser pour une cause citoyenne au cas par cas.

TICA

Écosystèmes du libre et durable, les territoires intelligents et communautés apprenantes (TICA)13 permettent d'articuler les politiques publiques et les expérimentations en matière de modes de vie durables. Ils contribuent à rendre ces codes sources viraux par des démonstrations situées, qui sont autant d'objets-arts pour les acteurs locaux et les visiteurs.
Parce qu'ils offrent un seuil de rupture au croisement du libre et durable, les TICA sont au cœur de l'approche du changement par contagion des idées. Les expériences en ce sens se multiplient14.
Au final, tout cela suffira-t-il à nous sortir de la crise ? Intelligence collective, cellules souches, passeurs, TICA, toutes ces solutions établissent des passerelles vers un « mieux vivre autrement ». Mais celui-ci reste conditionné par l'envie du plus grand nombre "d'y aller".

Créé par: thanh dernière modification: Mardi 10 of Mai, 2011 [15:32:08 UTC] par thanh


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